Saturday, 5 January 2008

Divagation entre parenthèses

...

Un moment particulier qu'il voudrait vous faire partager. Le voilà au fond de son lit avec une terrible toux et une respiration haletante. Sa voix se brise. Il pense. C'est un peu comme cette figure de style au nom ambivalent, cet hyperbate, un mot de plus qui vient conclure une phrase que l'on croyait terminée, une idée greffée à un système déjà achevé, parce que le souffle manquait à l'écriture. Comment écrire quand l'air manque à ce point, quand les vertiges vous saisissent, un peu plus puissants à chaque fois, et que seul le sommeil semble pouvoir chasser? L'oeuvre de Proust a longtemps fasciné les critiques qui se sont évertués à chercher sa voix rayée derrière la mélodie de ses mots. Comme un vieux disque qui crache mais qu'on écoute encore, un sourire qui s'esquisse.
L'oxygène de l'écrivain est l'inspiration, dit-on. Mais quand le corps est malade, la tête ne suit pas. Il est comme un royaume. Le cerveau manque d'air, les vertiges nous prennent, et l'on abandonne. Qu'avait-il de plus, cet homme, qui lui permettait d'écrire malgré la maladie? Où puisait-il son énergie, sa cohérence, sa clairvoyance? Vivait-il de cette nourriture spirituelle et d'un souffle autre, rare et précieux, qu'il ne pouvait partager avec le reste de son corps, un souffle inépuisable et chaque jour plus puissant, quand la toux s'intensifie?
Tout converge et tout se déploie du côté du 12, boulevard Haussmann. Un homme malade, un homme alité, qui n'est plus que l'ombre de lui-même, et qui pourtant ne cesse de grandir et de briller davantage dans cet univers qu'il construit au-delà de la chambre obscure, au-delà même de la chambre claire, un homme pris entre sommeil et réveil, coupé du temps et de toute conscience immédiate, concentre en lui, en son coeur comme en son corps, les plus belles images de la littérature. Cette toux, c'est le nénuphar qui pousse dans sa poitrine, et parce qu'il est fertile, c'est une fleur de language, cet objet de poésie rare et précieux. Ce sont tous les poètes qui sommeillent donc en lui, passés et à venir, pour une oeuvre qui ne semble jamais se laisser définir si facilement. Peut-être parce que définir, c'est limiter, et que la Recherche est précisément cette oeuvre inépuisable, parce qu'inachevée et inachevable.
Un bien court texte pour une oeuvre sans limite. Une tentative trop ambitieuse, ou peut-être victime d'une désillusion trop consommée, d'un découragement profond, d'un vide et d'une impuissance éprouvés face à cette oeuvre gigantesque dont on a tant dit, sans jamais rien en dire cependant. Parce que les mots reviennent, toujours les mêmes, toujours fardés et lourds d'académisme, toujours là pour impressionner, pour mettre ce point final que lui-même n'a pas su poser. Oeuvre inachevée, oeuvre inachevable, la phrase de Proust, longue et irrespirable, ces arts poétiques depuis si longtemps découverts mais qui n'ont de cesse de nous émerveiller et de susciter en nous ce désir d'en dire toujours plus, quoique l'on ne fasse que se répéter les uns les autres. Par où le prendre alors? Comment le piéger? Et le faut-il? Cette courte divagation est l'hommage d'un jeune oeil, d'une jeune voix qui voudrait s'exprimer comme les grandes, comme les Grands, à la plus belle énigme de la littérature. Le meilleur moyen d'apprécier Proust reste, semble-t-il, de le laisser faire, de se laisser faire et de le suivre dans ses rêveries qui nous ouvrent les portes de nos propres rêves.

« Le bonheur, la possession de la beauté, ne sont pas des choses inaccessibles et nous avons fait oeuvre inutile en y renonçant à jamais. » (JF)


Pauline Peyrade

0 comments: