Saturday, 17 May 2008

La Mégère ré-apprivoisée

« Shakespeare ou le Sauvage apprivoisé », peut-on lire sur le programme. Sauvage comme l'indomptable Katharina, soeur aînée haineuse et impétueuse. Sauvage comme le rustre Petruccio, gentilhomme sans scrupules qui cherche à faire un riche mariage. Une rencontre explosive, entre deux personnages que tout oppose et que tout rapproche, qui multiplient les offensives pour bien faire comprendre à l'autre son dédain et son indifférence, son mépris teinté de colère. Un amour possible mais violemment rejeté, au nom de l'indépendance. Une intrigue qui pourrait vite tourner au tragique. Mais ce serait sans compter les jeunes premiers, les soupirants dupés, les valets espiègles et dévoués, qui donnent à la pièce une allure de farce magnifique, une veine comique qui bat au rythme des vers shakespeariens.

Cette richesse, cette complexité et cette légèreté, Oskaras Korsunovas les révèle en même temps qu'il les exploite. En choisissant de planter ses acteurs sur un tréteau, il rappelle la tradition farcesque et les théâtres de rues, où l'on jouait la commedia. Plus qu'une simple scène, il s'agit en réalité de coulisses. Ce n'est donc pas une scène sur la scène qu'il nous propose, mais un hors-scène sur la scène. Et la spirale théâtrale est engagée, vertigineuse et entraînante. Les robes et les portes sont autant de rideaux et de trappes, le décor révèle sa grande malléabilité, son don de métamorphose, et la magie opère. Les comédiens jaillissent d'un côté et disparaissent de l'autre, exhibent le patron de leur costume au dos du miroir qui les suit comme leur ombre, ou plutôt comme leur masque, leur fierté et leur vanité brandies à la salle. Les valets courent de tous côtés. Christopher Sly, figure du spectateur, peut évoluer sur scène comme bon lui semble, abandonner la place du souffleur et investir l'espace de l'action quand l'illusion théâtrale l'y pousse. La scène change de dimension comme il change de place, et respire au rythme effréné de l'enchaînement des répliques, des scènes et des actes.

Ainsi, Oskaras Korsunovas nous présente une mise en scène qui parie plus sur le rythme de l'action que sur le réalisme du spectacle. Et ce rythme, inhérent à tout vers shakespearien, il le retranscrit à travers la musique, les pans de bois frappés à terre comme pour souligner chaque point important dans l'économie de la pièce et la rotation endiablée des acteurs sur scène. Loïc Corbery et Françoise Gillard, inoubliable Roxane de Cyrano de Bergerac, interprètent Petruccio et Katharina avec fraîcheur et subtilité. Leurs disputes sont de véritables friandises. Dans la salle, le spectateur n'a pas une seconde pour souffler; l'effet de surprise ne meurt jamais comme la curiosité et l'intérêt du spectateur sont sans cesse suscités. C'est là le plus bel hommage à rendre à Shakespeare, qui dans ses pièces, vers après vers, mot après mot, ne cesse de nous étonner.

Mais Oskaras Korsunovas va plus loin et nous offre un spectacle fort empreint de métathéâtral. Désillusionniste, il passe du visible à l'invisible, à travers les personnages. Les acteurs sont vêtus de noir, et jouent avec une planche de bois, dont jamais ils ne se séparent. D'un côté un costume, symbole de leur présence corporelle sur scène, de l'autre un miroir, symbole de leur existence dans l'extra-scène, l'imaginaire du spectateur, de la pièce et du metteur en scène. Mais le miroir est aussi le reflet de chacun en l'autre, et de l'autre en tous. Les personnages naissent de cette farandole d'images mouvantes, images mourrantes et fugitives. La mise en scène propose ainsi d'explorer la dimension imaginaire de l'espace scénique, ses ressources contextuelles et littéraires. Les questions qui se posent ou s'imposent alors permettent au spectateur de goûter à la richesse du texte, qui, séduit par sa poésie, se laisse surprendre par son ingéniosité.


« Shakespeare ou le Sauvage apprivoisé », peut-on lire sur le programme. Pourtant Shakespeare s'échappe, file à travers les voix et les miroirs pour mieux exhiber son incontrôlable énergie. Le travail du texte et sa traduction sur scène semblent même, peut-être malgré eux, participer de cette émancipation improvisée. La troupe de la Comédie française nous présente ainsi un spectacle tout en constrastes et tissé de paradoxes, où les attributs du quatrième mur sont sans cesse réactivés et réinterrogés dans leurs fonctions les plus premières, où les jeux sur les dimensions de l'espace scénique se multiplient à l'infini et compliquent sans cesse l'intrigue en la plongeant au coeur d'une réflexion sur l'art de la représentation. Quand les mots de Shakespeare se conjuguent au métathéâtral, c'est un éventail d'artifices qui se déploie sous les yeux du spectateur, et pourtant à son insu. La production d'Oskaras Korsunovas illustre avec astuce la modernité de La Mégère apprivoisée, une modernité toute shakespearienne, avérée et pourtant toujours surprenante.

Un spectacle à ne pas manquer.


Pauline Peyrade

0 comments: