Thursday, 5 June 2008

Aimé Césaire

L'Artiste est mort.

L'Artiste vit.

L'Artiste meurt.

Il meurt avec le point final, le dernier coup de pinceau. Il meurt avec ses mots, à sa manière, paré dans ses couleurs, dans ses notes et dans les images qui l'ont jusqu'alors porté, hissé vers la voûte souterraine, poussé dans le gouffre lunaire et fait de sa vie l'immuable, l'inachevé, l'inachevable. Car l'Artiste pleure, il pleure ses oeuvres imparfaites et son style brutal, premier et irrémédiable. Il rit de ses brouillons, il rit des autres, du quotidien et du monde. Il joue l'incompris, l'inconsolable, quand un seul trait, une seule idée peuvent le combler. Il est égoïste. Il crée pour lui comme l'Art l'a créé. Il n'est rien, et pourtant sans lui l'âme de la terre, l'âme de nos terres et de nos biens ne serait qu'une chimère, un leurre magnifique, le trait de génie d'un artisan moribond, mécanique.

Parfois, l'Artiste se lève pour crier sa colère, son indignation ou ses espoirs. Il croit, et fait mine de ne rien voir quand on lui montre qu'il a tort, qu'il est vain, que sa voix est muette et que ses mots sont sourds. Alors il dit: Je ne crois plus en rien, et je me retire.

L'Artiste ment.

L'Artiste croit, il croit et croira toujours. Il est le moins cynique des hommes, et le plus beau des cyniques, comme le cynisme est une forme d'art, un éclat d'inspiration qui éclaire une machine huilée à l'hypocrisie.

Merci. Merci de nous faire croire, merci de nous avoir montré ton monde, d'avoir traduit ce qui voulait être compris, d'avoir publié ce qui voulait être écrit. Merci pour tes répétitions, pour la chaleur de ton écriture. Merci pour tes images et tes cris, merci pour les hommes. Tu écris pour eux à présent. Depuis la tombe, tu leur souffles l'espoir.

L'Artiste est seul.

L'Artiste n'est pas. Seul l'Art demeure.

L'Artiste est un sacrifié. Sacrifié du sort. Il n'y peut rien, et il ne peut y échapper. Le talent est un don empoisonné. Banal, banal... mais pur, et résonnant dans le vide de la terre qui s'est ouverte pour laisser passer l'orphée noire qui ne nous laissa pas une minute pour souffler, qui nous emporte avec lui, et avec lui un peu de notre vie, un peu de notre peine, un peu de notre espoir, car ils meurent, le monde des poètes, la terre des éclairés et la voix de la vérité. La transparence s'estompe, et que devine-t-on sous cette couche diafane? Un monde fragmenté, une terre ségréguée, des peuples divisés et des territoires unis par le seul mensonge, mensonge qui pourrit jusqu'au plus sincère recueillement.

Silence.

Rideau.



Pauline Peyrade

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