Qu'est-ce que la dernière phrase d'une oeuvre? Ce sont les derniers mots sur lesquels le livre se ferme; c'est l'aboutissement, la fin d'une lecture, qui débouche sur un point final. Or, le point final, n'est-ce pas le plus haut défi posé à tout écrivain? C'est bien à lui qu'incombe la lourde tâche de décider quand l'histoire s'arrête, quand il n'y a plus rien à dire, quand la page blanche l'emporte sur l'écriture. La dernière phrase est la gageure d'une liberté retrouvée, à la fois pour l'auteur, qui va remettre son manuscrit aux mains de son éditeur, et pour le lecteur, qui quitte l'espace qui lui fut ouvert pour retrouver son quotidien, plus ou moins marqué, transformé par ce qu'il vient de lire...
Terminer un texte, un récit, un discours, c'est donc à la fois clore un monde et en ouvrir un autre, conclure et « porter sa vue au loin ». La dernière phrase peut alors être l'expression d'un programme esthétique, telle celle de Nadja, ou philosophique, telle celle de Candide. Dans Aden Arabie, la dernière phrase du roman multiplie les effets de sens, pose une multitude de questions, qui invitent non seulement à une relecture de l'oeuvre, mais aussi à une relecture du monde, à travers un paragraphe en déconstruction: la dernière phrase d'Aden Arabie pointe la vacuité de l'oeuvre, du voyage et de l'esprit, tout en enclenchant une nouvelle lecture. Une dernière phrase, donc, qui se pose comme une phrase finale, mais qui n'en assume pas les conséquences. Le point final est impossible.
Une porte qui se ferme peut aussi s'ouvrir...
La postérité a retenu l'attaque d' Aden Arabie, mais qu'en est-il de sa clausule? Paul Nizan termine ainsi son roman:
« Il ne reste plus des voyages que des grands désordes d'images: la déroute des ennemis des hommes, des troubles sur la surface de la terre et quelques hommes en veston noir, les bras ouverts sur le pavé, au milieu de la place de la Concorde. »
Cette phrase occupe à elle seule un paragraphe, sorte de transition entre la densité d'un texte entre le récit de voyage et le discours contestataire, et le silence de la page. Car quand le roman s'achève, c'est bien la voix de Nizan qui cesse de résonner dans l'esprit du lecteur, mais c'est surtout son univers qui se ferme. Si Aden Arabie est le récit de la « fuite » au Moyen-Orient de Paul Nizan, après avoir claqué la porte de l'Ecole normale de la rue d'Ulm, c'est moins la ville d'Aden dont la découverte est offerte au lecteur que le monde des années 1920 filtré par la sensibilité du jeune auteur. Tout ce qu'on sait d'Aden, c'est qu'elle ressemble à la France, qu'elle lui apparaît, outre la splendeur de ses paysages, comme un concentré de cette France de l' « homo economicus » abhorrée par Nizan.
Une certaine lecture du monde, donc, sur laquelle la dernière phrase d'Aden Arabie en dit long: à côté des « grands désordres » des images, on trouve la « déroute » des ennemis des hommes, des « troubles » et des hommes morts après une manifestation, sur un lieu symbolique. La tournure négative achève de marquer cette conclusion de l'image du chaos. On en rencontre, de plus, tous les éléments éparpillés, selon la logique du désordre, dans l'oeuvre. Le récit de voyage est composé sur le mode de l'énumération. La fin du roman était déjà annoncée dans le texte, notamment au chapitre XII, où Nizan écrit que « si quelqu'un va sur une place de Paris déclarer qu'il faut que les hommes vivent comme des humains, qu'ils ont le droit, depuis le temps, de faire comme les plantes qui vivent comme des plantes, il sera couvert sous des tas noirs de policiers. », et au chapitre XIII. « C'est le vrai voyage, où l'on referme, comme un coupable dans l'Hadès, ses bras étendus sur la fumée des navires, des brouillards de la lumière. Le voyage est une suite de disparitions irréparables. » La dernière phrase rassemble « tout ce qui reste » du voyage de Paul Nizan.
Mais la dernière phrase de l'oeuvre pose aussi des questions d'ordre générique. En effet, conclure sur les voyages tend à désigner l'oeuvre comme un récit de voyage (on remarque la collection de l'édition Poche: « littérature et voyages »). Mais c'est, semble-t-il, ne pas saisir l'oeuvre dans sa complexité.
Deux éléments de la dernière phrase appuient cette idée: la tournure privative et l'expression les « ennemis des hommes ». Cette dernière est obscure, jette un voile de surnaturel, de merveilleux épique sur la clausule. Dans l'oeuvre, ce sont les nombreuses références à Ulysse qui sont convoquées, comme l'indique aussi l'expression des « troubles sur la surface de la terre ». Mais le narrateur se trouve dans un pays ankylosé, peuplé d'êtres « en deux dimensions », d'ombres inertes, qui sont les ombres de l'Occident. Les cyclones et les Circée ne sont pas là, et Ithaque, qu'il retrouve à la fin de l'oeuvre envahie par ses ennemis, comme Ulysse y rencontrait tous les prétendants de Pénélope, est impossible à conquérir. Ce qu'il découvre à la fin de son voyage, c'est que partir était inutile, que le « vrai » est inaccessible puisque le monde entier a été envahi par les abstractions, que le monde est lui-même une abstraction, que le narrateur s'efforce en vain de penser comme un objet. La prise de conscience de la terrible matérialité du monde fait naître le scandale de son abstraction.
Aden Arabie semble être alors un anti-récit de voyage, ou plutôt le récit d'un non-voyage, mais accompli par un voyant.
Un voyage de mots et d'images
On ne peut cependant pas ignorer la première dimension du texte, qui en fait un récit de voyage. En effet, le narrateur, qui s'exprime à la première personne, quitte la France, raconte son expérience de voyageur, sur le bateau et en Arabie, parle de ses rencontres et des paysages qui entourent les villes, avant de retourner chez lui, déçu de son expédition. La dernière phrase insiste sur les « images » du texte, malgré leur désordre.
Quelles sont alors ces images? Au premier abord, ce sont les peintures du désert et des rues colorées qui font du texte une hypotypose d'Aden et de ses alentours. La majeure partie des chapitres sont écrits au présent et Nizan insiste beaucoup sur les couleurs, parmi lesquelles dominent le rouge, le jaune et le bleu, couleurs primaires avec lequel le jeune auteur-peintre compose tout en tendant sa palette à l'imagination du lecteur. Pour compléter cette série de toiles, au début de l'ouvrage, c'est aussi un Paris fragmenté qui est présenté au lecteur. On part de la rue d'Ulm, pour aller dans le XVIeme arrondissement, puis à Montmartre, avant de revenir rue Saint-Jacques. La ville est présentée comme « la galerie des machines de nos pères où tous les coins mal éclairés dissimulent des rencontres sanglantes » (Ch II), et peuplée de hauts noms comme Kant, Auguste Comte ou Lucien Herr. Or, Aden étant l'ombre de Paris, elle apparaît elle aussi comme une « galerie » de portraits, mais vides, et de « paysages urbains », non plus sombres mais colorés: plus que son ombre, Aden est ainsi le négatif de Paris. Ses habitants n'ont ni nom (comme M. C..., riche entrepreneur local), ni visage, même si les Européens n'y ont pas perdu le leur (tel l'officier Blair de la marine anglaise).
Mais pas seulement. Aden est aussi présentée à travers les récits d'autres voyageurs. C'est alors que se fait jour la tension qui occupe la dernière phrase elle-même et son rapport à l'oeuvre: selon elle, il ne reste du voyage que des « images », et pourtant c'est un tissu de mots que le lecteur a sous les yeux...
Le monde des mots, c'est la France, c'est Paris, c'est l'Ecole normale. Quand il part, le narrateur dit renaître au monde. Son esprit se tait pendant que son corps ré-apprend le monde. Mais cette illusoire renaissance est dépassée à la fin de l'oeuvre. Ecrire Aden Arabie c'est donc bien revenir en mots sur des souvenirs visuels, comme l'ont fait les différents visiteurs d'Aden en écrivant le récit de leur voyage. Revenir en mots: écrire, mais aussi rêver en littérature: M. C... est traité comme un personnage balzacien, comme l'indique l'épigraphe du chapitre IX, comme la description de la vie à Aden est placée sous l'égide de Mme de Staël qui parle des villes italiennes, au chapitre X.
Aden est ainsi présentée dans le temps: telle que le narrateur la perçoit, et telle qu'elle était, par exemple, au XVeme siècle. Elle a un passé. À la fin, elle a aussi une voix: Aden est traitée comme un personnage. La tournure privative de la dernière phrase, qui imputait à Aden une « identité déceptive » (Barthes) entre en tension avec cette richesse du nom Aden, proche d'Eden, qui serait l'Eden d'Hadès, l'Eden des morts, ou un Eden impossible.
On voit bien à quel point la dernière phrase d' Aden Arabie est réflexive: elle invite à une relecture esthétique, avec les images, mais aussi philosophique, emblème d'une philosophie contestataire et dynamique qui fut celle de Paul Nizan.
« L'erreur est toujours moins simple que le vrai. »
C'est bien l'erreur qui marque au fer rouge l'expédition du narrateur, et dont découle toute l'ambiguïté de la conclusion.
Le voyage a une forte portée initiatique, puisqu'il met en scène un jeune homme de vingt ans qui essaie de trouver sa place dans le monde, de trouver un sens au monde, par le biais d'une quête. C'est lui-même qu'il cherche, et pour ce faire il cherche l'humain en l'homme. Mais c'est l' « homo economicus » qu'il trouve à la fin du récit. Il en revient donc aux mots qu'il avait rejetés, parce que c'est un intellectuel qui lui apparaît quand il se regarde dans son « miroir d'encre ».
D'où une conclusion négative: si les « ennemis des hommes » sont en déroute, les « hommes en veston noir » sont couchés sur le pavé, symboles d'une guerre interminable à laquelle Nizan invite le lecteur à participer activement à la fin de l'ouvrage. Ils ne sont plus, de plus, que des « images », inertes donc, soit des ombres comme celles qui peuplent Aden, puisque le voyage est terminé. « Désordres », « troubles », « au milieu » d'une place immense, « la surface de la terre », sont autant d'éléments qui témoignent d'un rassemblement, d'une convergence, donc d'un sens, impossibles. Seuls les mots, seule leur coexistence dans une même phrase, dans un même paragraphe, peuvent faire aboutir la quête initiatique de Nizan sur une guerre effective contre les abstractions. Sa stratégie: combattre l'abstrait, le sens idéalisé, par sa négation, à savoir le concret, le non-sens, le désordre de la matière.
C'est alors que se révèle l'ambiguïté de la dernière phrase d' Aden Arabie. En effet, dans la perspective de la lutte plus philosophique qu'idéologique menée par le narrateur, les tensions éclairées précédemment, qui hantent le dernier paragraphe, font oeuvre d'armes et témoignent d'une force intellectuelle dont le lecteur est incité à se servir pour seconder Nizan. Combattre l'abstrait par le concret, par la matière, n'exclut pas l'inévitable médiation des mots: le narrateur ne le comprend pas seulement au moment où il rédige sa dernière phrase, puisqu'il déclenche les hostilités dès le premier chapitre. Aden Arabie est bien le récit rétrospectif d'une initiation au combat intellectuel.
Ainsi, si la dernière phrase fait signe vers la portée, le sens de l'oeuvre, elle fait office de conclusion, cette fois, positive. En effet, elle véhicule des images de violence, immédiates, certes, mais à la résonance littéraire vaste, comme on l'a vu, puisqu'elle font écho non seulement au contenu de l'ouvrage, mais à des myhtes ancestraux. Elle est donc créatrice de sens et de puissance intellectuelle nouvelle. Ce n'est pas par le capital, mais par les mots que Nizan constitue son armée, et la dernière phrase résonne comme un appel à la mémoire des anciens défenseurs de l'humanité contre sa propre aliénation. Au-delà d'une conclusion générique problématique et d'une fin déceptive, la dernière phrase d' Aden Arabie est créatrice de sens, elle est une source intarrissable de réflexions, ou plutôt de contestations nouvelles, s'agissant de Paul Nizan.
Lire Aden Arabie à travers sa dernière phrase permet de mieux comprendre sa portée. Elle fait signe vers une infinie relecture, qui interroge le genre de l'oeuvre (récit de voyage, de non-voyage pour un parcours initiatique par sa dimension déceptive même), mais aussi sa portée philosophique. Quand Paul Nizan écrit à la fin du chapitre XI: « Et quand il est temps de revenir aux bureaux d'Aden, on pense que ce n'était vraiment pas la peine de les quitter. », c'est bien la question de l'utilité de l'écriture qu'il pose: l'écriture doit-elle servir à décrire, à dire le monde, ou bien à le penser, à le peindre, voire à le contester? Terminer Aden Arabie, c'est alors commencer à agir: « on croyait y voir le commencement de la fin, de la vraie fin, et non de celle qui est le commencement d'un commencement. »
Pauline Peyrade
Sunday, 28 September 2008
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